Origine du tarot de Marseille : 5 étapes du jeu italien au tirage (et pourquoi Marseille)
Né en Italie au XVe siècle, le tarot de Marseille n’a été ni inventé à Marseille ni conçu à l’origine pour la divination.
De son apparition dans les cours italiennes à la création du modèle de Nicolas Conver en 1760, puis à son usage divinatoire à partir de 1781, voici les cinq étapes qui racontent son véritable parcours.
L'origine du tarot de Marseille n'est ni marseillaise ni égyptienne : c'est un jeu de cartes italien du XVe siècle, copié par les cartiers français dès 1500. Il devient outil de tirage seulement en 1781, et son nom date du XIXe siècle. Voici les 5 étapes datées, les jeux qui les prouvent et les idées reçues qu'elles démontent.
Étape 1 : les trionfi de Milan et Florence, vers 1440
Le tarot apparaît dans les cours d'Italie du Nord entre 1430 et 1450. On l'appelle alors trionfi (« triomphes ») : un jeu de cartes classique de 4 couleurs auquel on ajoute une série d'atouts illustrés qui battent toutes les autres cartes. Le mot tarocchi s'impose au XVIe siècle.
Les plus anciens jeux conservés sont des commandes princières peintes à la main, rehaussées d'or : le jeu Visconti-Sforza, réalisé pour les ducs de Milan vers 1450, en est l'exemple le plus complet. Autour de 1500, la feuille Cary, imprimée à Milan, montre déjà des atouts très proches de ceux qu'on attribuera plus tard à Marseille.
Étape 2 : comment le jeu italien est-il arrivé en France ?
Par la guerre. En 1499, Louis XII conquiert le duché de Milan ; les Français occupent le Milanais et le Piémont et rapportent le jeu. Au XVIIe siècle, les cartiers (fabricants de cartes organisés en corporation) le produisent en série : gravure sur bois, impression en noir, couleurs posées au pochoir.
Ce sont eux qui fixent le modèle, dans plusieurs villes à la fois. Le plus ancien jeu de ce type conservé est signé Jean Vachier, Marseille, 1639 : découvert par l'historien Thierry Depaulis, il a été adjugé à Drouot en 2023 pour 65 000 € frais compris. Viennent ensuite Jean Noblet à Paris vers 1650 (exemplaire de la BnF, consultable sur Gallica), Jacques Viéville à Paris et Jean Dodal à Lyon entre 1701 et 1715.
Étape 3 : Nicolas Conver, 1760, et pourquoi on dit « de Marseille »
Marseille compte neuf maîtres cartiers dans le quartier du Panier à la fin du XVIIe siècle. Le port exporte vers l'Italie, la Suisse et l'Espagne. En 1760, Nicolas Conver grave le jeu qui deviendra la référence : ses bois servent à ses successeurs jusqu'au XIXe siècle et les éditeurs modernes le copient.
Jeu Ville Date Ce qu'il prouve Visconti-Sforza Milan v. 1450 Origine italienne et princière Feuille Cary Milan v. 1500 Iconographie déjà proche du modèle Jean Vachier Marseille 1639 Plus ancien jeu du type conservé Jean Noblet Paris v. 1650 Le modèle circule à Paris Jean Dodal Lyon 1701-1715 Lyon, grand centre d'export Nicolas Conver Marseille 1760 Base des éditions modernes « Tarot de Marseille » désigne un modèle graphique, pas un lieu de naissance. Le même dessin a été gravé à Paris, Lyon, Rouen, Besançon, Liège et en Suisse. Marseille a donné son nom parce que l'édition de Conver est devenue la plus copiée.
Étape 4 : 1781, quand le jeu devient un outil de tirage
Pendant 340 ans, aucun texte ne présente le tarot comme un instrument divinatoire. Le tournant a une date : 1781. Antoine Court de Gébelin, pasteur protestant et franc-maçon, publie le tome VIII du Monde primitif et affirme que les 22 atouts sont un livre de sagesse égyptienne, le « Livre de Thot ». Il n'en apporte aucune preuve.
Etteilla (Jean-Baptiste Alliette) en tire un métier : une dizaine de livres entre 1783 et 1786, puis un tarot divinatoire gravé en 1788. Au XIXe siècle, Éliphas Lévi (Dogme et rituel de la haute magie, 1856) relie les atouts aux 22 lettres hébraïques ; Paul Christian popularise les mots « lames » et « arcanes ». En 1889, Papus publie Le Tarot des Bohémiens et Oswald Wirth dessine ses 22 arcanes d'après le modèle de Marseille. Pour comprendre ce que ces auteurs ont attribué à chaque carte, du Bateleur au Monde, francelecture.net détaille l’histoire du tarot et de ses 22 arcanes majeurs, carte par carte.
Étape 5 : le nom « tarot de Marseille » et le standard Grimaud de 1930
L'expression apparaît sous la plume de l'historien des cartes Romain Merlin au milieu du XIXe siècle, puis chez Papus. Elle s'impose grâce à un éditeur : la maison Grimaud, fondée à Paris en 1858, lance en 1930 l'« Ancien Tarot de Marseille » de Paul Marteau, qui publie en 1949 le livre Le Tarot de Marseille. Marteau se présente comme restaurateur ; son jeu redessine en réalité les couleurs et s'inspire d'un modèle parisien du XVIIIe siècle.
La structure n'a pas bougé depuis l'Italie : 78 cartes, soit 22 atouts (21 numérotés et le Mat, non numéroté) et 56 cartes de couleurs, 4 enseignes italiennes (bâtons, coupes, deniers, épées) de 14 cartes chacune. Les tarologues parlent d'arcanes majeurs et mineurs ; les joueurs, d'atouts et de couleurs. Car le jeu se joue toujours, avec trois bouts (le 21, le Petit et l'Excuse). Mais la Fédération française de tarot utilise le « tarot nouveau » à enseignes françaises (cœur, carreau, pique, trèfle), apparu en Allemagne au XIXe siècle. L'article « Tarot » de l'encyclopédie Larousse distingue les deux familles de jeux.
Notre conseil : pour un jeu fidèle aux cartiers, choisissez une restauration d'un jeu daté et signé (Noblet, Dodal ou Conver) plutôt qu'une édition 1930, qui reflète déjà la lecture occultiste.
3 erreurs fréquentes sur l'origine du tarot de Marseille
- « Le tarot vient d'Égypte. » Faux : la thèse naît en 1781, 41 ans avant que Champollion déchiffre les hiéroglyphes (1822). Aucun objet égyptien ne montre de tarot.
- « Il a été inventé à Marseille. » Faux : le jeu existe en Italie 190 ans avant le Vachier de 1639, et Paris et Lyon le gravent en parallèle. Marseille est la ville de l'édition la plus copiée, Conver 1760.
- « Il servait déjà à prédire l'avenir. » Faux : de 1440 à 1781, toutes les sources le décrivent comme un jeu de levées. Les « significations » des arcanes datent de Gébelin, d'Etteilla, de Lévi et de Papus, entre 1781 et 1889.
Pour dater un jeu ancien, cherchez le nom du cartier et sa ville sur le Deux de Deniers ou le Char. Puis regardez la technique : bois gravé et pochoir avant 1850, chromolithographie ensuite.
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